Depuis 2015, le ministère de l’enseignement supérieur a émis une liste de revues scientifiques indexées pour mettre un terme aux publications qui ne servent qu’à faire valoir des diplômes ou à monter dans le grade.

Ainsi, la soutenance de doctorat assujettie à au moins une publication dans ces revues listées permet entre autre de limiter la déferlante des docteurs faussaires et autres spécialistes de la malhonnêteté intellectuelle. Mais malgré ces garde-fous, certains établissements universitaires outrepassent cette directive. La faculté des sciences de la nature et de la vie de Sidi Bel Abbès  n’est qu’un cas parmi tant d’autres.

A la faculté des sciences de la nature et de la vie de Sidi Bel Abbès, on continue à soutenir des thèses en ayant recours à de fausses revues scientifiques», dénoncent dans un message des professeurs de l’établissement.

Aigris et révoltés, ces universitaires, qui ont requis l’anonymat, fustigent une gestion à la hussarde de la faculté où «la réglementation et l’éthique universitaire sont piétinées en toute impunité». Preuves à l’appui, ils transmettent une série de documents, dont des fiches de présentations de doctorats soutenus essentiellement durant les mois de mai et de juin 2016, ainsi que des articles liés, parus dans ce qu’ils qualifient de «revues scientifiques prédatrices».

Parmi ces preuves figure l’article publié sur la revue European Scientific Journal dans son édition d’avril 2016 par A. M., portant sur les variations pluviométriques. L’auteur a soutenu son doctorat le 1er juin 2016, soit à peine deux mois après la publication de l’article, avec une thématique bien proche, à savoir l’impact des changements climatique. D’autres cas similaires sont répertoriés et les fiches de présentation des projets scientifiques dévoilés.

Ces opérations se déroulent sur des périodes étalées, mais qui se situent en aval de l’envoi d’une décisions ministérielle invitant les établissements universitaires à respecter la liste des revues scientifiques indexées. Très remontés contre ces pratiques, les professeurs dénonciateurs s’offusquent : «Ces fausses revues scientifiques (revues prédatrices ou revues payantes) — European Journal of Scientific Research et European Scientific Journal — sont répertoriées dans la liste des fausses revues de Beall et dans celle qui a été envoyée par le ministère de l’Enseignement supérieur aux universités», assurent-ils.

Effectivement, sur la longue liste mise à la disposition des universitaires comprenant plus de 800 noms de revues qui n’ont de scientifique que l’intitulé et qui se sont fait comme fonds de commerce la publication rétribuée de travaux scientifiques, les deux  titres incriminés figurent respectivement à la 143e et à la 147e place.

En novembre 2015, El Watan Etudiant publiait une enquête intitulée «Professeurs faussaires : un fléau dans le milieu universitaire», pour dénoncer justement «l’imposture de ces revues ‘scientifiques’ prédatrices que des institutions officielles font pourtant valoir». L’article avait fait grand bruit dans les milieux universitaire. Quelques semaines plus tard, le ministère de l’Enseignement supérieur, à travers la Direction générale de la recherche scientifique et du développement technologique (DGRSDT), envoyait aux établissements universitaires les premières listes des revues scientifiques indexées et obligatoires pour toute publication à caractère scientifique.

En fait, dès le 22 octobre 2014, la commission scientifique nationale de validation des revues scientifiques, réunie au Cerist, avait déjà statué sur la soutenabilité des thèses de doctorat. Il avait été adopté, selon le procès-verbal de la réunion, de «proposer la liste suivante pour les soutenances (de doctorat)».

Et le document cite : la liste des revues scientifiques de All Databases de Thomson Reuters, la liste des revues scientifiques de Scopus, la liste des revues scientifiques d’ERIH plus, la liste des revues scientifiques de l’AERES, la liste des revues scientifiques d’ABCD, la liste des revues scientifiques du CNRS pour les revues en économie, la liste des revues scientifiques de Journal Quality List ainsi que la liste des revues scientifiques du Financial Times. Dans le 6e point discuté lors de cette réunion officielle, les membres de la commission ont décidé également d’établir une liste pour déterminer les «revues scientifiques prédatrices qui seront supprimées des listes des revues scientifiques validées par la commission». C’est sur cette liste qu’on trouvera justement les deux revues qui ont permis à des étudiants de Sidi Bel Abbès de soutenir leurs doctorats.

A noter également que sur son site web, la DGRSDT a mis en ligne une nouvelle catégorisation des revues scientifiques, les classant en 7 catégories à savoir : la catégorie exceptionnelle (comme les revues Nature et Science), la catégorie A (indexés dans le Web Of Science de Thomson Reuters), la catégorie B (provenant de bases sélectives), la catégorie C (les revues qui répondent à certains critères  établis), la catégorie D (pour les revues sans comité de lecture) et la catégorie E (les revues ou ouvrages de vulgarisation).

Dans l’instruction n° 762 de la DGRSDT — et donc du ministère de l’Enseignement supérieur — datée du 17 novembre 2014 (mais qui sera réellement envoyée aux établissements universitaire en 2015), ayant pour objet «Décision de soutenabilité et de reconnaissance des revues scientifiques», ordre est donné, aux présidents des conférences régionales des universités, de distribuer la liste des revues scientifiques indexées pour la soutenabilité des doctorats. «La liste a bien été distribuée et les établissements de l’enseignement supérieur sont tenus de la respecter.

Ce n’est pas une simple orientation, c’est une obligation», insiste un responsable au ministère de l’Enseignement supérieur. «A partir du moment où cette liste a été mise en ligne par la direction de la recherche scientifique, il est obligatoire de la respecter», poursuit-il.
Mais du côté de la faculté des sciences de la nature et de la vie de Sidi Bel Abbès, on ne voit pas la chose de cet œil-là. Interrogé par téléphone, le doyen de cette faculté — dont le premier souci était de savoir qui sont ces personnes qui ont dénoncé l’acte — déclare de manière ostentatoire : «Il n’y a aucune liste officielle (des revues scientifiques indexées). Et je n’ai aucune preuve de ce que vous dites.» Il s’est contenté de cette réponse, feignant ignorer l’existence de cette directive ministérielle.

«Nous tenons à dénoncer cette pratique de fraude scientifique qui bafoue la réglementation, porte atteinte à la qualité de l’enseignement de nos universités déjà mal en point, et les détruit. Nous avons considéré qu’il est de notre devoir moral de le faire pour ne pas être complices passifs de cette grave forfaiture », répondent les professeurs révulsés.

Cette situation — qu’on n’imagine pas exclusive à la faculté des sciences de la nature de Sidi Bel Abbès — soulève en fait plusieurs lièvres. A commencer par cette question : comment, en tant que responsable d’un établissement universitaire, peut-on à ce point ignorer les directives de sa tutelle ?

Depuis qu’elles bénéficient d’une certaine marge de manœuvre, ce que certains qualifient d’indépendance (de gestion) par rapport au ministère, les universités sont devenues des chasses gardées où les administratifs gèrent de façon autocratique. Sans véritable suivi ni contrôle, recteurs et doyens mènent les cursus et les efforts scientifiques au gré de leur humeur, en y distillant grassement tous les maux menant à l’inhibition : chantage, rente, népotisme, corruption, système d’allégeance, harcèlement moral et sexuel. Tout y est tout simplement, avec l’impunité en prime.

Samir Azzoug (El Watan, 25 Janvier 2017)