FARID CHERBAL À LIBRE ALGÉRIE : « L’ABSENCE DE GESTION DÉMOCRATIQUE DE L’UNIVERSITÉ EST UNE DES CAUSES MAJEURES DE LA CRISE MULTIDIMENSIONNELLE QU’ELLE VIT DEPUIS TROIS DÉCENNIES »

Dans cet entretien exclusif accordé à Libre AlgérieFarid Cherbal, Professeur des universités à l’Université des sciences de la terre Houari Boumediene (USTHB, Alger), revient, à la lumière des bouleversements économiques et sociaux mondiaux, sur la crise de l’université algérienne et le phénomène de la fuite des cerveaux. Il montre que la violence n’est pas propre à l’université, mais découle directement de la guerre civile des années 1990 et ouvre des pistes visant à l’endiguer. Farid Cherbal rappelle ensuite la mission universelle de l’université qui est la production, la transmission et l’application du savoir, ce qui l’amène à afficher son scepticisme et ses réserves sur le partenariat liant les entreprises privées à l’université. Enfin, il explique que l’existence d’un syndicalisme étudiant et enseignant participe de la démocratisation de la gestion de l’Université sans laquelle il serait vain d’espérer la sortir de sa crise.

 

Libre Algérie : L’Algérie compte aujourd’hui quelque 1,5 million d’étudiants alors que la carte universitaire couvre l’essentiel du territoire national. A quels défis principaux l’université algérienne se trouve-t-elle confrontée en matière d’enseignement, de recherche et de gestion administrative ?

Farid Cherbal : Tout d’abord, je voudrais rappeler que l’Algérie fait partie des grands pays émergents comme la Chine, l’Inde, l’Iran et le Brésil qui disposent d’un tissu universitaire national qui irrigue l’ensemble de la surface du pays.

Il faut aussi souligner que l’enseignement supérieur et la recherche scientifique ont connu des changements majeurs (en anglais a major shift) à l’heure d’internet, de Google et de la capitalisation boursière des grandes sociétés de la génomique humaine aux États-Unis. Un véritable marché international de l’enseignement supérieur a vu le jour depuis une trentaine d’années et des pays comme les États-Unis, le Canada, l’Angleterre, l’Allemagne, la Chine et la France sont rentrés dans une compétition féroce pour attirer le maximum d’étudiants étrangers dans leurs universités. Selon une étude de l’organisme « Campus France » publiée en 2014, près de 4 millions d’étudiants étaient en mobilité internationale en 2012, et ils pourraient atteindre les 7 millions à l’horizon de 2020.

En effet, selon la même étude, les étudiants étrangers représentent une manne financière de plus en plus importante pour les pays d’accueil. Les étudiants étrangers ont injecté en 2012-2013 dans l’économie française 1,7 milliards d’euros, 1,5 milliards d’euros en Allemagne et 19 milliards d’euros aux Etats-Unis, respectivement. Le nouveau système mondial de l’enseignement supérieur est dominé par une gestion marchande qui obéit aux diktats de l’économie néolibérale et à la dictature du marché.

La gratuité de l’enseignement supérieur et la politique des œuvres universitaires de notre pays demeurent une exception rare, dans un monde dominé par la logique marchande. La bourse est octroyée à l’écrasante majorité de nos étudiants, l’hébergement en cité universitaire atteint 52% de l’effectif étudiant et le transport universitaire sont des caractéristiques spécifiques du système universitaire algérien. Enfin, il faut souligner un fait important, de l’indépendance à l’année 2012, l’université algérienne a formé deux millions de diplômés (statistiques du MESRS).

Il est clair, aujourd’hui, que l’université algérienne est confrontée à des défis énormes. Elle doit en premier, faire un saut qualitatif majeur pour se hisser au niveau des grandes universités des pays de l’OCDE et des grands pays émergents comme la Chine, l’Inde, le Brésil et l’Iran. En premier, il est urgent et vital de mettre en place et de pérenniser une gestion démocratique et transparente de l’université algérienne. En effet, notre pays est l’un des rares pays membres de l’UNESCO où les responsables académiques (Recteurs, Vice-recteurs, Doyens et Chefs de département) ne sont pas élus par la communauté universitaire, mais sont encore désignés par le pouvoir politique.

L’absence d’une gestion démocratique de l’université algérienne, selon les recommandations de l’UNESCO, c’est-à-dire élection de tous les responsables académiques sur la base d’un programme de travail pour un mandat unique de 3 ans est, selon moi, une des causes majeures de la crise multidimensionnelle que vit l’université algérienne depuis trois décennies.

L’autre défi majeur auquel l’université algérienne est confrontée, c’est le développement d’un enseignement et d’une recherche de qualité, selon les standards de l’UNESCO. En premier, le budget de formation de l’étudiant en graduation (licence et Master) et en doctorat doit être individualisé. Le budget de formation doit être réévalué au niveau des standards internationaux (de l’ordre de 10.000 euros/année d’étude), afin de permettre l’organisation d’un processus pédagogique et académique performant qui permettra à l’étudiant d’acquérir le savoir théorique et pratique nécessaire à une formation supérieure de qualité.

Le développement de la recherche scientifique dans les années à venir nécessitera de grands   moyens humains et financiers. Certes, personne ne peut nier les progrès réalisés par le système de la recherche en Algérie, issu de la loi 98-11 du 22 août 1998 portant loi d’orientation et de programme à projection quinquennale sur la recherche scientifique et le développement technologique (1998-2002). La mise en place des laboratoires de recherche en2000, les projets de recherche CNEPRU et le budget alloué à la recherche scientifique au titre du quinquennat 2010-2014 (qui représente 0,63% du PIB – certes nous sommes loin du 1% du PIB consacré à la recherche scientifique par un grand nombre pays et le 1,5% du PIB des USA) ont permis au nombre de chercheurs d’atteindre 23 819 en 2012. En termes de publimétrie, cela a permis en sciences et technologie par exemple (nous le voyons très bien dans les banques de données Pubmed et Scopus) l’augmentation significative et constante du nombre d’articles de chercheurs algériens à partir de 2005.

Cependant, le financement de la recherche scientifique de 2014-2017 est très loin des standards internationaux. En effet, l’arrivée massive des doctorants LMD dans les laboratoires à partir de 2010, suite à la réforme LMD, s’est traduit par une grave crise de moyens matériels et financiers pour la préparation et la soutenance de la thèse de doctorat dans les délais impartis dans l’université algérienne. Les pouvoirs publics doivent élaborer un programme national d’urgence en mettant les moyens financiers et matériels, pour permettre aux milliers de jeunes doctorants d’enseignants-chercheurs de grade maître-assistant B et A de soutenir leur thèse de doctorat dans les délais standards définis par l’UNESCO. C’est une des priorités urgentes de l’heure pour l’université algérienne et le pays, car c’est cette génération de jeunes chercheurs et d’enseignants qui est appelée à développer l’université algérienne   et l’économie du pays dans le proche futur.

Le phénomène de fuite des diplômés vers l’étranger n’est pas spécifiquement algérien. De nombreux pays développés sont confrontés à ce phénomène. Doit-on pour autant se résoudre à voir nos diplômés s’exiler massivement, clandestinement (harraga) ou de manière légale comme vient de l’illustrer le tout récent épisode de la ruée en masse sur l’Institut français d’Alger ? Comment faire face à cette saignée ?

En premier lieu, on peut dire que l’émigration des diplômés vers les pays étrangers est une conséquence naturelle de la mondialisation de l’enseignement supérieur et de la recherche. Il est normal à l’heure de Google, pour des jeunes étudiants titulaires d’un diplôme de master ou d’un doctorat de chercher à parfaire sa formation dans les grandes universités des pays de l’OCDE et des grands pays émergents. Cela fait partie de la mobilité internationale des étudiants et des chercheurs. Bien sûr, ces diplômés reviennent en général aux pays d’origine pour contribuer au bien être de leur société. La Chine et l’Inde ont réussi à récupérer une grande partie de leurs chercheurs, grâce à une politique efficace et intelligente d’encadrement de ces chercheurs.

Cependant, vous avez raison en ce qui concerne la fuite des diplômés, oui je suis d’accord, nous pouvons appeler cela une fuite des richesses nationales vers l’étranger.

Je commencerai par dire que la fuite massive, depuis une dizaine d’années, des diplômés et chercheurs français, italiens, espagnols, grecs vers le Canada, l’Australie et les États-Unis est une conséquence directe du radicalisme néolibéral des commissaires politiques de l’Union Européenne qui a mené à des coupes budgétaires drastiques dans le budget du système de l’Education Nationale, de la recherche scientifique, le recrutement des enseignants universitaires et des chercheurs dans les pays cités plus haut.

Par ailleurs, si on prend le cas de notre pays, il faut rappeler que nous avons 23 000 étudiants algériens inscrits en graduation et en post-graduation dans les universités françaises. La majorité de ces étudiants ne rentreront plus au pays et, comme je l’ai précisé plus haut, ils constituent une formidable manne financière pour le pays d’accueil et une main d’œuvre gratuite pour les laboratoires de recherche des pays d’accueil.

Une prise en charge et un encadrement de nos diplômés à la sortie des universités pour la recherche de l’emploi et pour le perfectionnement scientifique et académique à l’étranger doit être l’une des priorités nationales des pouvoirs publics. Pour cela, comme en Chine et en Inde, les moyens financiers et matériels doivent suivre.

Peut-on évaluer l’étendue du phénomène de la violence qui sévit dans nos universités et en déceler les causes ?

Nous n’avons pas de statistiques officielles en ce qui concerne la violence à l’université. Il faut juste rappeler que les psychiatres et les psychologues algériens, qui ont une grande expertise et expérience dans le traitement des traumas collectifs, ont déjà alerté depuis des années sur le fait que la violence de la guerre civile fractale qui a ravagé notre pays dans les années 1990, allait diffuser par capillarité dans toutes les strates de la société. Ils ont appelé à une politique nationale urgente pour la prise en charge des victimes et des individus à risque.

A mon avis, comme toute pathologie sociale, la prise en charge du phénomène de la violence à l’université nécessite une politique de prévention efficace à partir de l’école primaire. Il faut un encadrement permanent des élèves et des étudiants par des équipes d’écoute formées de psychologues et de pédagogues. Il faut multiplier les espaces de socialisation et de communication comme antidotes à la violence à l’intérieur de l’école, du collège, du lycée et de l’université.

Trois universités privées agréées par l’Etat viennent de voir le jour. Des initiatives et des appels au développement du partenariat entre entreprises privées et universités se multiplient. N’y a-t-il pas un risque de transformer l’université en un super centre de formation professionnelle adaptée, dans le meilleur des cas, aux besoins immédiats du « marché du travail » ?

Il faut rappeler que la mission universelle de l’université est la production, la transmission et l’application du savoir. Je suis très sceptique et très réservé concernant le partenariat entre les entreprises privées et l’université algérienne. Je fais partie d’une génération d’enseignants-chercheurs qui a eu l’extraordinaire chance d’étudier et de travailler à l’USTHB. Cela a permis à cette génération qui est encore en activité d’avoir aujourd’hui une visibilité et une expertise internationale dans le domaine des sciences et de la technologie. Je rappelle tout d’abord à vos lecteurs que l’USTHB, l’université de Constantine et l’USTO (Oran) ont été conçues par les grands architectes Oscar Niemeyer (pour les deux premières) et Kenzo Tange (pour la dernière). Ces trois universités étaient le disque dur (en anglais hard drive) du projet économique et politique souverain de feu Le Président Houari Boumediene, pour la formation des cadres qui allaient bâtir l’université algérienne et l’industrie nationale dans les années 1970 et 1980.

Il faut aussi rappeler, à notre avis, la seule et unique expérience de partenariat des universités privées et de l’entreprise privée qui a réussi dans le monde est celle des Etats-Unis. Cela est dû à la spécificité de la formation sociale et historique de l’Amérique.

L’état actuel de l’université est-il lié au recul des mouvements syndicaux enseignants et étudiants ?

Le recul du mouvement syndical étudiant et enseignant dans l’université algérienne est en premier lieu le reflet du recul des luttes syndicales et sociales dans la société algérienne. Il faut rappeler que le mouvement syndical autonome né à partir de 1989 dans le secteur de la fonction publique et qui s’est développé dans les années 1990 et 2000 a réalisé des conquêtes sociales significatives concernant les statuts spécifiques, les salaires et le logement social. Après cela, nous avons noté un net reflux du militantisme syndical dans la société algérienne, qui est aussi lié aux limites historiques du syndicalisme corporatiste.

La crise du militantisme syndical dans les campus est aussi liée à des considérations objectives. Il est très difficile (même à l’heure de Google, Facebook, twitter et YouTube) de bâtir un cadre syndical démocratique et revendicatif pour mobiliser 1.6 million d’étudiants et 60 000 enseignants universitaires répartis dans 48 universités. Ce qui manque en premier, à mon avis, pour le moment, c’est une nouvelle génération de militants syndicaux capables comme la génération qui a fondé le syndicat CNES historique de 1996-2006, d’articuler les revendications corporatistes et les revendications sociétales. Il faut souligner que la crise multidimensionnelle qui persiste à l’université algérienne a eu aussi des répercussions sur la mobilisation syndicale des enseignants et des étudiants.

Voyez-vous se dessiner, au niveau gouvernemental ou à celui des partis politiques, une vision stratégique de développement d’une université algérienne de qualité ?

Il faut rappeler que l’Algérie fait partie des rares pays du Sud qui possèdent une université nationale riche d’un potentiel humain et matériel capable de jouer un rôle stratégique dans la construction d’une économie forte et prospère au service du bien-être du peuple, comme l’ont fait les universités chinoise, indienne et brésilienne. Malheureusement,   nous manquons encore d’une politique stratégique du développement d’une université algérienne publique de qualité au service du bien être de la société, comme ce fut le cas pour la politique stratégique de la RES (Réforme de l’Enseignement Supérieur) de feu le Président Houari Boumediene. La seule et unique politique des pouvoirs publics depuis trois décennies est la gestion des flux d’étudiants.

Je terminerai en reprenant des propositions que nous avons déjà faites dans d’autres articles consacrés à l’université algérienne. Comment réformer l’université actuelle pour en faire une université publique performante au service du bien-être de la majorité de la société algérienne ? Une radioscopie et un audit lors de l’organisation d’états généraux de l’université sont nécessaires en urgence sur l’enseignement supérieur et la recherche scientifique en Algérie. Avant tout, il faut consacrer définitivement la démocratisation de la gestion de l’université par l’élection des recteurs ou présidents d’université, des doyens de faculté et des chefs de département sur la base d’un programme et d’un mandat unique de 3 ans, conformément aux recommandations de l’Unesco. Il faut veiller à assurer une représentation réellement démocratique de l’ensemble de la communauté universitaire au niveau des organes de gestion de l’université qui seront élus. C’est aux recteurs et aux organes de gestion élus que reviendra la tâche de piloter des réformes qui seront issues des états généraux de l’université.

Par Ramdane Mohand Achour , Libre Algérie, 05 décembre 2017