Par Louisa Dris-Aït Hamadouche (El Watan du 30 Décembre 2017)

La fin de l’année est propice aux bilans. Le début de celle-ci est dédié aux projets. La relation entre les deux est très étroite, car si la première est très négative, le contenu de la seconde sera hypothéqué.

En cette fin d’année 2017, quel bilan faire de l’université de cette Algérie, indépendante depuis 55 ans… presque l’âge de la retraite? Cette année n’a pas permis à l’université algérienne de relever son classement par rapport aux universités voisines. A l’échelle mondiale, les deux meilleures universités algériennes les mieux classées sur les 113 universités nationales notées sont l’Université Djilali Liabes de Sidi Bel Abbès et l’Université des sciences et technologie Houari Boumediène d’Alger, qui occupent respectivement les 2341e et 2345e places.

Pis encore, ce sont les universités algériennes qui ferment la marche du rang mondial, avec notamment les Ecoles normales supérieures de Mostaganem, de Béchar et l’université de Chlef, qui occupent respectivement les 27 634e, 27 714e et 27 764e places, sur les 28 000 universités classées par Webometrics. Un résultat qui ne surprend personne, tant sont nombreuses les sonnettes d’alarme lancées pour mettre en garde contre la détérioration du niveau des étudiants et des enseignants.

Deuxièmement, 2017 n’a pas été l’année de l’apaisement et de la pacification des relations au sein de l’université. Cette année aura été celle de la montée de la violence physique, celle que l’on croyait impensable, inimaginable. Des enseignants agressés par des «étudiants» à Ben Aknoun, Batna, M’sila et Dély Ibrahim. Des batailles rangées d’une rare violence entre organisations «estudiantines», plus occupées par les enjeux électoraux que par le sort des étudiants... Une violence somme toute logique, car elle complète celles qui sont désormais devenues d’une rare banalité.

Il s’agit en effet de la violence contre l’effort à travers les fraudes dans les concours, la violence contre le droit à travers le harcèlement des syndicalistes, la violence contre la justice à travers le règne de l’impunité, la violence contre le mérite à travers la distribution rentière et clientéliste des modules, des diplômes, des places en master, la violence contre l’éthique à travers la multiplication des plagiats. Ces violences sont innommables, car elles ne se contentent pas de mettre en cause la raison d’être de l’université, elles insultent l’avenir du pays tout entier.

Troisièmement, 2017 n’a pas permis de redonner à l’université l’aura qui était la sienne il n’y a pas si longtemps. Jusqu’aux années 1980, l’université avait un sens et produisait du sens. Avec bien moins de moyens humains et matériels, elle alimentait des rêves de grandeur (la plus grande université d’Afrique). Elle offrait des perspectives d’emploi en formant des médecins, des ingénieurs et des techniciens, dont l’Etat naissant avait tant besoin.

En 1970, 40% des diplômés avaient une formation en sciences et technologie, contre 20% seulement 45 ans plus tard. En un mot, l’université permettait d’espérer un avenir meilleur et donnait à la communauté universitaire les moyens d’y parvenir. En 2017, plus de 2 étudiants sur 3 caressent un rêve, celui d’émigrer, car le taux de chômage -des diplômés est deux fois supérieur à la moyenne nationale.

Le programme de préemploi destiné à lutter contre le chômage des jeunes diplômés de l’enseignement supérieur et des instituts nationaux de formation n’a pas inversé la tendance. Là encore, point de surprise. Nombreux sont ceux qui ont sans cesse dénoncé l’inadéquation de l’enseignement supérieur avec les besoins du marché.

2018 est là. Faut-il renoncer à faire des projets pour cette université ? Faut-il démissionner ? Partir ? Changer de métier  ? Non. Non et non ! Parce que si ce bilan est juste, il n’en demeure pas moins incomplet. Il est incomplet, car il omet ceux qui se lèvent chaque matin et vont à l’université comme ils vont au combat. Ils s’arment comme ils le peuvent de leurs armes et armures et franchissent le portail de leur faculté. Ils se dirigent vers leurs étudiants et animent un cours, des travaux dirigés ou des travaux pratiques, avec la volonté de faire le maximum en un minimum de temps.

Ils le font avec la volonté que quelques étudiants apprécient à sa juste valeur et ressortent de la classe avec une idée nouvelle. Le plus beau compliment qu’un professeur puisse recevoir de la part d’un étudiant est que celui-ci lui dise : «Chaque fois que je sors de votre cours, vous m’obligez à réfléchir, à remettre en cause mes certitudes…». Une déclaration pareille vous permet de faire des projets pour 2018.

Ce bilan est incomplet, car il occulte ceux qui ne s’auto-censurent pas et refusent la règle de la clientélisation, de la soumission et de la cooptation par allégeance. Bien entendu, ils renoncent aux postes de «responsabilité», synonymes de promotion administrative et de primes. Ils sont exclus des jurys de soutenance, sous prétexte qu’ils sont «trop durs».

Mais l’envers de cette marginalisation est inestimable. En effet, ils préservent leur liberté. La liberté de penser, la liberté de dire et la liberté d’écrire. Elle ne se mesure pas en titres pompeux, ni en bureaux fastueux. Une telle liberté vous permet de faire des projets pour 2018.

Ce bilan est incomplet, car l’université est une partie d’un tout. Ceux qui y résistent sont en tous points comparables à ceux qui luttent pour les mêmes valeurs, en médecine, dans la presse, l’éducation, aux services fiscaux, à la Poste, dans une mairie. Ils ne font pas de grands discours, n’animent pas de grands débats, ne passent pas à la télévision…

Leur combat quotidien est celui de faire leur travail comme il doit être fait. Leur combat quotidien est de rejeter des privilèges en échange d’un passe-droit, de ne pas partir avant l’heure, de refuser de trifouiller les résultats d’une consultation, de ne pas abuser de leur pouvoir pour plaire à leur supérieur… Tous ceux-là font un bilan pour l’année écoulée, ils n’ont pas pu changer 2017, en revanche, ils ont une résolution, 2018 ne les changera pas.

Louisa Dris-Aït Hamadouche