Par Abdelkader Khelladi Membre fondateur de l’AAST  (Paru dans le Soir d'Algérie du 13 Janvier 2018)

Le mercredi 13 décembre 2017, notre confrère le jeune académicien Tribeche Mouloud, membre fondateur de l’Académie algérienne des sciences et des technologies (AAST), a rejoint son Seigneur, après une longue maladie. Dans un silence assourdissant des femmes et des hommes de médias, ainsi que dans celui des femmes et des hommes de pouvoir ; alors que l’annonce de son décès a été publiée sous forme de condoléances de l’AAST dans la presse. Tristes indifférences d’un pays qui, comme l’ogresse de nos contes d’enfants, renie et finit par dévorer ses propres enfants ! Et pourtant, l’Académie algérienne des sciences et des technologies (AAST) est née, en mars 2015, à l’heureuse initiative du président de la République, après presque deux ans de préparation au sein d’une commission nationale. Il a fallu plus d’un demi-siècle pour que l’Algérie puisse avoir une masse critique de chercheurs travaillant en Algérie et pour certains d’entre eux à l’étranger et y distinguer les membres fondateurs de l’AAST. Et pourtant, le jury, formé uniquement des représentants de cinq grandes, prestigieuses et centenaires académies internationales, n’a fait que le travail qui lui a été commandé par les autorités politiques de notre pays : sélectionner les membres fondateurs de l’AAST parmi les candidats qui y ont cru et ont présenté un dossier scientifique. Ce choix est confirmé et reconnu par nos autorités par la publication au JORADP d’un décret présidentiel (liste des membres fondateurs de l’AAST) en date du 15 septembre 2015 et l’installation officielle qui s’est faite le 14 novembre 2015. Et depuis ce jour, aucune disposition officielle, tel que prévu dans le décret présidentiel de création de l’AAST le 10 mars 2015, n’a été prise et qui aurait permis à l’AAST de jouer pleinement son rôle et mener à bien ses missions, notamment le renforcement de ses capacités humaines par l’intégration de nouveaux membres. L’AAST est toujours dans l’attente d’une décision des autorités pour la doter d’un siège à l’image de ceux qui abritent les académies analogues dans des pays comparables au nôtre, dont l’Azerbaïdjan et nos deux voisins immédiats. Pourquoi l’Azerbaïdjan dites-vous ? C’est parce que le président de l’Académie nationale de sciences de ce pays a été reçu en Algérie du 27 au 30 novembre de cette année, en visite officielle où il a signé un mémorandum d’entente et de coopération avec l’AAST. Si des Algériens ont quitté le pays pour aller se réaliser pleinement et contribuer au développement de la science et de la technologie sous d’autres cieux, de nombreux collègues ont accepté de se sacrifier pour le développement de la science et de la technologie ici, en Algérie. Ceux-là y ont tellement cru qu’ils ont fait de
véritables miracles avec les moyens et les conditions de vie et de salaires incomparables à ceux qu’ils auraient eus ailleurs. Notre confrère Mouloud Tribeche était de ceux-là : un jeune enseignant chercheur de 49 ans, aux compétences scientifiques reconnues, à l’engagement indéfectible, parti trop tôt, sans avoir pu apporter, au sein de l’AAST conformément aux missions qui lui étaient assignées, toute sa contribution au développement scientifique de notre pays. Mouloud est un pur produit de l’Algérie indépendante, qui a obtenu tous ses diplômes, DES, magister et doctorat d’Etat, à l’Université des sciences et des technologies Houari- Boumediène (USTHB) de Bab Ezzouar, à Alger. Il a formé des milliers d’étudiants et plusieurs docteurs en physique, toujours au sein de l’USTHB. Son travail, en Algérie qu’il n’a jamais cherché à quitter, son abnégation et sa vivacité scientifique font de sa disparition, une lourde perte pour toute l’Algérie. Mais qui s’en rend compte ? Ce n’est sûrement pas ceux qui nous rebattent les oreilles avec l’indécente sentence : «Les meilleurs sont partis.» Et qui oublient de poursuivre le raisonnement et dire que les meilleurs femmes et hommes de médias sont aussi partis, les meilleurs économistes et même les meilleurs chauffeurs de taxi ne sont plus en Algérie : ces derniers se trouvent à Paris, au sein d’une entreprise de taxis appartenant à un ancien responsable de l’Algérie indépendante ! La disparition de Mouloud Tribeche, dans l’anonymat mais lourdement ressentie par ses consoeurs et ses confrères de l’AAST, doit interpeller tous les Algériens, mais particulièrement les détenteurs du pouvoir médiatique et du pouvoir tout court. Elle met en lumière cette méconnaissance du rôle incontournable de la science et de la technologie dans le développement global du pays, surtout en temps de crise. Ceci n’est pas un plaidoyer «contre» mais un plaidoyer pour que les femmes et les hommes de pouvoir se ressaisissent et, enfin, remettent la confiance dans les sciences et les technologies développées et développables en Algérie. L’AAST est fondée sur cette profession de foi. Adieu Mouloud, tu auras au moins interpellé ta société par ta brutale mais discrète disparition.

Le Pr Abdelkader Khelladi (USTHB)